Travail et apprentissage collaboratifs : les beaux défis du Craft

Réseaux sociaux, espaces numériques de travail, mondes immersifs... En entreprise comme en éducation, la tendance est au virtuel. A l'Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL), le Centre de recherche et d'appui pour la formation et ses technologies, le Craft, va lui à contre-courant. Son terrain de prédilection : utiliser la technologie pour améliorer la collaboration en face-à-face.

Mais pas n'importe quelle technologie : « Dans une réunion, dès que les gens ouvrent leur ordinateur portable, c'est fini, constate Pierre Dillenbourg, directeur du Craft et responsable pédagogique de l'EFPL. Quelques personnes sont capables de les utiliser pour dénicher sur Google l'information qui va contribuer à faire avancer la discussion. Mais, en général, l'influence du portable sur la qualité d'une réunion est catastrophique. »

Les inconvénients du portable ? D'abord son pouvoir d'attraction, qui fait que les participants se retrouvent souvent plongés dans leurs e-mails plutôt que vraiment concentrés sur la discussion ou le cours. Et, plus globalement, le fait qu'il soit un lieu privé au sein d'un espace public, ce qui rend les choses compliquées à gérer.

« C'est pourquoi les technologies que nous développons pour influencer le travail collaboratif ne ressemblent pas à des ordinateurs, ajoute Pierre Dillenbourg, mais à des tables et des lampes. »

Une table « branchée » sur la discussion

Pour exploiter la recherche d'information pendant une réunion, justement, l'un des projets de recherche du Craft est un système capable, lors d'une discussion, de reconnaître les mots pouvant être intéressants puis de les projeter sur une table grâce à une lampe, ou de les afficher sur une table interactive. Toucher le mot de son choix permet ensuite de déclencher une recherche sur celui-ci.

Soit un projet de quatre ans de recherche pour notamment mettre au point les bons algorithmes de reconnaissance de la voix et des mots, avant d'aboutir à une technologie susceptible d'aider vraiment une réunion à être plus efficace.

« Mais il faut ensuite prouver que ça marche, remarque Pierre Dillenbourg. Donc composer des équipes, dont certaines avec des tables normales, leur donner une tâche à réaliser, puis voir laquelle a le mieux travaillé. Car peut-être l'idée n'est finalement pas valable, et que les mots vont pertuber encore plus la réunion que ne le ferait un portable... »

Un miroir de groupe

Autre projet, celui-là déjà opérationnel, la Reflect Table. « Dans un travail en équipe, si quelqu'un domine tout le monde, de nombreuses études montrent qu'il apprend, indique le directeur du Craft. Le fait d'expliciter ce que l'on sait, de le reformuler pour se justifier, permet de développer les connaissances. Par contre, celui qui ne dit rien, qui n'est pas impliqué, même s'il peut-être très intelligent et dans certains cas apprendre quand même, en moyenne il n'apprend pas. »

Le rôle de la Reflect Table est donc de permettre à une équipe de s'auto-réguler, pour faire en sorte que tout le monde s'exprime. Son principe est simple : au centre, des microphones déterminent parmi les six personnes assises autour de la table qui parle, et des diodes s'allument en conséquence. Différents modes sont possibles, pour mesurer combien de temps une personne parle, l'enthousiasme avec laquelle elle s'exprime, suivre les tours de parole, etc.

Photo de la Reflect Table

« Si je parle trop, les diodes montrent que mon territoire envahit celui des autres, explique Pierre Dillenbourg. Si vous m'avez demandé d'expliquer quelque chose, c'est une situation socialement acceptable. En revanche, si nous étions dans un entretien d'évaluation, dans une négociation, etc., ce serait anormal. »

Pour tester la Reflect Table, dix équipes de quatre personnes ont été constituées, avec chacune une tâche à réaliser pendant une heure. Résultat : elles se sont auto-régulées pour les deux tiers de leurs membres. « Parmi eux, ceux qui généralement parlent trop se sont calmés avec le temps, et ceux qui ne s'expriment pas assez ont eu tendance à parler davantage, indique Pierre Dillenbourg. Quant au tiers restant, ils s'en moquaient totalement. »

Autre donnée de l'expérience, la question a été posée à l'ensemble des participants s'ils pensaient que dans un travail d'équipe il était bien d'avoir un temps équilibré de parole entre chacun : 2/3 ont répondu oui et se sont régulés, 1/3 ont répondu non et ne se sont pas régulés...

« Le point intéressant ici, par rapport à la notion de collaboration et à la technologie, ajoute Pierre Dillenbourg, c'est qu'il ne s'agit pas du tout d'une table intelligente, mais qu'elle a un effet. C'est un simple miroir : elle vous montre ce qui est, et c'est à vous de juger. Moi, j'imagine qu'à partir d'un moment les personnes n'auront plus besoin de table, qu'elles l'auront intériorisée. »
 
La Reflect Table est actuellement testée par une entreprise qui forme des personnes à mener des entretiens d'évaluation et d'embauche. Et elle va très prochainement être installée dans une banque de Genève, dans une situation de travail quotidien.

Des objets physiques mariés au numérique

La TinkerTable, elle, est utilisée pour la formation d'apprentis en logistique, afin de leur apprendre à optimiser la configuration d'un entrepôt de stockage, en fonction de l'espace et des flux de marchandises.

« Lorsque nous nous sommes intéressés à des apprentis en logistique, nous sommes allés les visiter en entreprise et les avons interviewés, raconte le directeur du Craft. Ils conduisaient des chariots élévateurs, bougeaient des boîtes, mais n'apprenaient rien du tout. La logistique, c'était leur chef qui la pensait. Soit il leur disait tu mets cette caisse là, cette autre ici, soit c'était informatisé. Il y avait un fossé entre des objectifs de formation ambitieux et des pratiques de formation minimalistes. »

Pour permettre à ces apprentis de se former malgré tout à l'organisation d'un entrepôt, le Craft a donc développé la TinkerTable : un système qui mixe des objets physiques – table, papier et étagères en plastique – à du numérique. La vidéo ci-dessous explique son fonctionnement :

« Quand on parle de technologie de collaboration, on pense toujours à des espaces virtuels, remarque Pierre Dillenbourg. Nous avons fait un test avec 40 apprentis : 20 utilisaient les étagères en plastique, et 20 une table interactive et des étagères virtuelles. L'expérience a révélé que les premiers avaient plus appris. Même si le système est abstrait, le fait que les étagères soient des objets physiques, qu'on puisse les toucher, se les passer, permet de mieux apprendre », ajoute-t-il. 

La TinkerTable est utilisée dans la classe en situation d'apprentissage collaboratif : plusieurs groupes d'apprentis sont composés, chacun avec une table. Une fois la tâche de groupe réalisée, la discussion s'engage sur les différentes solutions élaborées (une video de la première version de la TinkerTable utilisée en classe peut être visionnée dans un de nos précédents articles : L'e-learning en manque d'imagination, et de collaboratif).

Le principe de marier objets physiques et numérique ne favorise pas seulement l'apprentissage. Il a aussi permis, dans le cas de la TinkerTable, une meilleure adoption de la part des enseignants.

« Utiliser du papier augmenté a eu un grand impact sur les enseignants, raconte Pierre Dillenbourg. C'est à partir de ce moment-là qu'ils ont vraiment adhéré. » Le fait d'avoir leurs plans d'étude dans un classeur, de pouvoir les annoter, par exemple de remarques pour le cours de l'année prochaine, en faire une photocopie pour leurs collègues... collait avec leurs usages métiers.

La video ci-dessous détaille les possibilités du papier interactif utilisé par les enseignants avec la TinkerTable.

« Tous les journalistes nous demandent toujours si avec l'iPad le papier va disparaître, reprend Pierre Dillenbourg. Nous répondons : Non, au contraire, c'est une invention extraordinaire. Ce qui est intéressant, c'est de le coupler au numérique, pas d'imaginer qu'il va disparaître. Le papier interactif constitue l'un de nos grands axes de recherche. »

Traquer les malentendus

Bien que la collaboration en face-à-face soit le terrain d'investigation privilégié du Craft, celui-ci s'intéresse également à la collaboration à distance, notamment à travers l'utilisation de la technique du eye-tracking, ce procédé qui détecte quelle zone d'un écran une personne regarde.

« Nous avons été les premiers à synchroniser deux eye-trackers, raconte Pierre Dillenbourg. Et nous avons découvert une corrélation significative entre la performance d'une équipe, et la co-occurrence de leurs regards. Si des personnes regardent la même chose en même temps, elles sont plus efficaces. Dans le cas contraire, il y a plus de malentendus. »

L'expérience a été réalisée avec deux personnes en train de chatter à propos d'un texte sur lequel elles travaillaient conjointement. Suite à cette discussion en ligne, les malentendus survenus au cours de l'échange ont été listés, puis comparés à l'historique de la distance entre les regards des deux personnes. A chaque malentendu, les personnes ne regardaient pas la même chose.

Cette découverte pourrait trouver de multiples applications de collaboration à distance, pour alerter des risques de malentendu. Par exemple, pour s'assurer que des aiguilleurs du ciel sont bien en train de parler du même avion, ou que des analystes financiers travaillant sur une feuille de calcul regardent bien la même cellule. Ou encore dans le monde médical.

« Mais il faudrait tester le principe dans toutes sortes de tâches. Le fait que ça marche dans une expérience ne signifie pas que cela soit vrai pour tout », tempère Pierre Dillenbourg.

De plus, avoir une démarche de conception centrée sur l'utilisateur fait que, souvent, le résultat d'un projet n'a finalement rien à voir avec ce que était prévu initialement. « Dans le cas de la TinkerTable, nous étions partis sur un projet de géolocalisation des entrepôts. C'est en découvrant la réalité du terrain que nous nous sommes dit que ce serait mieux de connecter les apprentissages en classe avec ce que les apprentis faisaient dans leur entrepôt », conclut Pierre Dillenbourg.

A lire aussi (inscription nécessaire) : « Pierre Dillenbourg : « Il y a un discours très naïf sur le potentiel du web 2.0 pour la formation »

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