Les réseaux sociaux ne casseront pas les silos

2011 nous amène son lot de prophéties sur l’Entreprise 2.0 et son substrat principal : les réseaux sociaux d’entreprise (RSE). Ces derniers vont-ils enfin, comme on l'entend souvent, casser les silos qui asphyxient l’entreprise, brident les initiatives, plombent la productivité, et même sapent le bonheur de employés ? Certains vont même jusqu’à pronostiquer que, faute de dépasser ce barrage organisationnel, les RSE seraient condamnés au déclin.

Et pourtant, si l’on regarde en détail notre société, on remarque qu’elle a évolué vers une spécialisation croissante. Pour s’en convaincre, prenons les parcours des étudiants. Ils s'orientent de plus en plus tôt afin de devenir des professionnels patentés au sein de métiers bien segmentés : ingénieur dans l’aéronautique, médecin spécialiste, etc.

Les silos sont bien là, ancrés dans notre culture et dans notre manière d’aborder la performance par la spécialisation et la taylorisation de l’intégralité de la société. Les mêmes qui veulent casser les silos sont les premiers à réclamer LE spécialiste dans un hôpital. Alors pourquoi l'espèrent-ils dans le monde de l'entreprise ?

« Born to be specialist »

L’homme, autrefois, pouvait s’offrir le luxe d’être un être multiple. Au sortir de la Renaissance et en plein siècle des Lumières, il pouvait bien être à la fois un médecin, un chercheur en science, un politique, un auteur et un bon libertin ! Et pour cet homme-là, il n’y avait pas de silos. Tout était égal en intérêt dès lors qu’il s’agissait de réfléchir. Mais cette figure reste un désir, une incarnation d’une vie de rêve car notre société n’est pas construite comme cela.

Les freins et les obstacles sont immenses pour ne pas laisser passer des profils d’une culture à l’autre. Et ce n’est pas arrivé par hasard. Notre société a préféré la performance (donc le spécialiste) à l’autonomie (donc le généraliste) : produire plus et moins cher (je vous renvoie au couple autonomie/hétéronomie développé par Cornélius Castoriadis). Et la performance attendue ne permet pas à tous de jouer tous les rôles. Pire, elle contraint chacun à rejoindre le silo dans lequel il est le plus performant, pas celui où il est le plus heureux. La performance nous contraint aux silos. Et pour « des siècles et des siècles A*** » .

Ajouter des fenêtres aux silos

Les réseaux sociaux d’entreprise apportent néanmoins quelque chose de nouveau et de libérateur dans ce processus d’enfermement par la spécialité. En donnant à voir les événements de l’entreprise, en montrant l’étendue de l’organisation, ils ouvrent des fenêtres. Rien de change fondamentalement sur le rôle et l’organisation de chacun : un vendeur reste un vendeur et un ingénieur reste un ingénieur. 

Mais à un moment, l’un va voir l’autre en action, comme un compagnon ou un artisan qui observe le geste de l’autre. Et ça change tout car chaque professionnel va pouvoir reconnaître ce qui fait le métier de l’autre, sa complexité, ses doutes et les parallèles dans son propre métier. L’observation n’est-elle pas la base de tout apprentissage ?

Apporter de l'intelligence locale

Ces fenêtres, ou ces ponts entre les silos, sont un formidable moyen d’apporter de l’intelligence locale. Or c’est ce qui manque encore à beaucoup d’organisations en silos. Tout salarié sait ce qu’il a à faire dans son métier, mais il ne peut pas et ne sait pas prendre en compte le contexte de la chaîne de valeur complète de l’entreprise.

Avec un réseau social d’entreprise, ce sont toutes les interactions fines qui peuvent percoler à travers l’organisation, et la communication est d’emblée plus simple. Il suffit de mettre tous les acteurs (aux métiers différents) sur le même processus (par exemple la gestion des clients) pour voir naître des échanges et des interactions qui apporteront rapidement une réponse construite et élaborée. Le RSE est l’outil qui fédère la multiplicité et la différence pour accroître la productivité.

Et là où casser les silos fait peur aux dirigeants (où vais-je ?), aux DRH (comment cela va-t-il se passer ?), aux métiers eux-mêmes (que devenons-nous ?), pratiquer des ouvertures est au contraire porteur de changements tout en respectant les métiers des uns et des autres. Un programme pour 2011 : installez des fenêtres !

Alain Garnier,  CEO de Jamespot, éditeur d'un réseau social d'entreprise.

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