La question de la propriété est aussi ancienne que la philosophie. De Rousseau à Marx en passant par Nietzsche, elle serait un mal nécessaire exacerbé depuis par ce qui est devenu le monde marchand d’aujourd’hui. Et bien sûr, l’industrie de l’informatique n’a pas dérogé à la règle.
Le premier âge d’or a été celui du matériel, dit propriétaire, qui a fait la fortune de sociétés maintenant disparues (DEC, Amstrad, Digital, par exemple). Puis le PC venant de Taiwan, banalisé et standardisé, a sonné le glas de cette domination… Le deuxième âge d’or a donc fort logiquement été celui du logiciel, où ont pu s’épanouir les dominants actuels : Microsoft, IBM (rescapé de la première vague), ou encore Oracle et SAP.
Certains ont vu dans l’Open Source le catalyseur qui allait reléguer le logiciel propriétaire (propriétaire, faut-il le rappeler, renvoie à propriété) aux oubliettes de l’histoire.
Las, l’Open Source est aujourd’hui le premier à être financé par les grands du logiciel propriétaire. Et lorsqu'il remplit sa mission d’ouverture et de mutualisation (pour les start up, la recherche, les étudiants, etc.), il n’est que l’antichambre de la propriété, en atteste le modèle hybride de MySql, pour ne citer que celui-là.
C’est du Web qu’est venue la révolution. Des services gratuits, comme Yahoo, Google, puis Flickr et maintenant Facebook. Ils ont donné l’impression qu’il n’y avait plus de propriété. Que le Web était à tous, pour tous et pour toujours. Certes, il reste un propriétaire, mais plus d’appropriation. Encore moins physique. Imaginer avoir le logiciel Facebook sur un CD-Rom pour l’installer sur SON ordinateur apparaît comme une incongruité…
Non pas que Facebook ne soit pas installable. Mais il n’est plus appropriable. C’est la notion même de possibilité « d’avoir » Facebook qui disparaît. Sur Facebook, on ne peut que « être » sur Facebook.
Ce changement de paradigme accompagne la fameuse génération « Y », et plus généralement tous ceux gravitant dans le monde numérique. Nous sommes en train de passer de la civilisation de l’avoir numérique à celle de l’être numérique.
Dans l’entreprise, cette révolution a pour nom le SaaS : Software As A Service. L'on a raison de dire que c’est différent de l’ASP (Application Service Provider) du début des années 2000. En ASP, on accédait à un logiciel qu’on possédait mais hébergé par un tiers. En SaaS, on abandonne toute velléité de propriété du logiciel au profit d’un service permanent.
La place de l’informatique évolue donc d’un investissement à un consommable, comme l’encre de l’imprimante… Ce qui certes lui ôte de sa superbe, mais lui confère en même temps, par sa banalité, une simplicité, une accessibilité, et donc un déploiement sans égal. C’est l’aboutissement de l’informatique « comme à la maison » dans l’entreprise.
Attention, cette banalisation s’applique à 90% de l’usage informatique horizontal, celui des applications semblables dans toutes les sociétés (documents, mails, partage, réseaux sociaux, moteur de recherche, gestion client..), mais pas aux logiciels « métiers », qui caractérisent trop fortement une activité où les effets se feront sentir plus lentement, quand toute une industrie verticale aura mutualisé ses attendus.
Bien évidemment, ce shift de propriété induit un transfert monétaire important. Et les fournisseurs d’infrastructures et propriétaires des tuyaux et plate-formes seront les maîtres du jeu : les opérateurs télécoms bien sûr (Orange, Free, Verizon…), mais aussi Apple (plate-forme iPhone/iTune/iPad/iMac), ou peut-être Google, avec Chrome et son mobile Nexus.
On dit bien : être chez Orange (ou SFR, Bouygues), et non avoir Orange.
Demain, on dira être chez son fournisseur SaaS et pas avoir son logiciel.
La grande transhumance de la propriété numérique est en marche.
Alain Garnier, CEO de Jamespot
Auteur du livre « L’information non structurée dans l’entreprise »