Qu'est-ce que l'intelligence territoriale

La confusion entre intelligence économique et intelligence territoriale est courante. Si elles utilisent toutes deux les technologies de l’information, elles différent au niveau de leurs objectifs en matière de développement et de gouvernance.

L’intelligence économique s’est développée aux Etats-Unis sous le terme de “Competitive Intelligence” dans le contexte de la société de l’information à partir des travaux de Michael Porter (1) en 1980. « L’intelligence compétitive est un programme systématique et éthique de collecte, d'analyse de gestion de toute combinaison de données, d'informations et de connaissances sur l'environnement dans lesquelles une entreprise exerce ses activités qui, une fois mises en œuvre, vont conférer un avantage concurrentiel significatif ou activer de bonnes décisions à prendre. » (2)

L’intelligence territoriale est postérieure (3). Notre première définition date de 2000. Elle illustrait une approche du développement des territoires fondée sur l’usage des technologies de l’information, ce qui la rapproche de l’intelligence économique, mais aussi un objectif clairement différent : le développement durable.
« L'intelligence territoriale est un moyen pour les chercheurs, pour les acteurs et pour la communauté territoriale d’acquérir une meilleure connaissance du territoire, mais également de mieux maîtriser son développement. L’appropriation des technologies de l'information et de la communication, et de l’information elle-même, est une étape indispensable pour que les acteurs entrent dans un processus d’apprentissage qui leur permettra d’agir de façon pertinente et efficiente. L'intelligence territoriale est notamment utile pour aider les acteurs territoriaux à projeter, définir, animer et évaluer les politiques et les actions de développement territorial durable. » (4)

Cette définition hérite de l’expérience née de la diffusion en Europe de la  méthode Catalyse, qui propose depuis 1989 des outils de diagnostic, d’évaluation et d’observation territoriale pour les partenariats d’acteurs qui souhaitaient argumenter, animer et évaluer des projets de développement durable au niveau de leur territoire.

Promouvoir les démarches participatives

Notons d’abord deux points communs entre intelligences économique et territoriale.
– Premièrement, le recours au Knowledge Management, dont les principes de base sont « d'améliorer la prise de décision, de favoriser l'innovation, d’établir des relations, d’établir la confiance, de partager l'information, et d’améliorer l'apprentissage », n’est pas le but, mais un moyen de sélectionner les informations pertinentes et utiles.
– Deuxièmement, la revendication d’une éthique, celle d’employer exclusivement des moyens légaux pour l’intelligence économique, qui la différencie de l’espionnage industriel.

Toutefois, même sur ces deux points, la référence au développement durable implique pour l’intelligence territoriale le respect des principes d’approche globale – multidisciplinaire et multisectorielle, et de participation.
Ainsi, en intelligence territoriale, l’éthique ne se limite pas au niveau de la légalité, mais inclut la promotion de méthodes participatives et des modes non hiérarchiques de gestion des partenariats multisectoriels.

Ces principes valorisent les usages des TIC qui stimulent le partage et la transparence de l’information, ainsi que la coopération dans le processus d’analyse de l’information et dans l’action.
L’utilité des informations et des connaissances n’est pas évaluée en fonction de la décision mais en fonction de l’implication de tous dans le processus décisionnel et, surtout, de l’action.

Le territoire, un espace de coopération

L’intelligence territoriale ne considère d’ailleurs pas les connaissances et l’information seulement comme un outil, même en faisant référence aux outils d’analyse multicritères et d’analyse spatiale, mais comme le vecteur essentiel du développement dans la société de la connaissance.

Elle ne considère pas le territoire comme une entreprise ou un marché, mais essentiellement comme un espace de coopération, sans en exclure le secteur compétitif, comme le fait l’intelligence collective : « L'intelligence collective se réfère aux résultats tirés de la collaboration et du partage de l'information, ainsi que par la compétition entre de nombreux individus… Elle peut être considérée comme une forme de réseau, qui a été activé par l'évolution récente des technologies de l'information. » (5)

Philippe Dumas définit l’intelligence territoriale dans ce sens : « L’intelligence comme processus cognitif et d’organisation de l’information, et le territoire comme espace de relations signifiantes. »
Nous sommes très loin de « l’intelligence économique territoriale », définie par Aurélien Gaucherand comme « la création de produits et l’animation des services de l’intelligence économique pour les acteurs de l’innovation économique ».

Une science pour le développement durable

Enfin, si l’intelligence territoriale propose des outils accessibles aux acteurs du développement durable, elle ambitionne d’être une science dont l’objet est le développement durable des territoires en constituant un « ensemble de connaissances [pluridisciplinaires] acquises par l’étude ou la pratique [multisectorielle]  ».

C’est pourquoi nous en proposons la définition suivante au terme de l’action de coordination du 6e programme de recherche européen caENTI : L’intelligence territoriale ambitionne d’être la science pluridisciplinaire dont l’objet est le développement durable des territoires dans la société de la connaissance, et dont la communauté territoriale est le sujet. Son objectif est d’impulser, à l’échelle d’un territoire, une dynamique de développement durable fondée sur la combinaison des objectifs économiques, sociaux, environnementaux et culturels ; sur l’interaction entre la connaissance et l’action ; sur le partage de l’information ; sur la concertation dans l’élaboration des projets et sur la coopération dans la conduite et l’évaluation des actions. Elle rassemble et produit des connaissances pluridisciplinaires utiles à la compréhension des dynamiques et des systèmes territoriaux, d'une part ; elle souhaite être un instrument pour les acteurs du développement durable des territoires, de l’autre.

Jean-Jacques Girardot est économiste et notamment coordinateur scientifique de l’Enti ((Europeen Network for Territorial Intelligence)
http://www.territorial-intelligence.eu

(1) Michaël Porter, 1980. Competitive-Strategy: Techniques for Analyzing Industries and Competitors
(2) Vernon Prior, « Language of Business Intelligence », http://www.markintell.com/introduction-vernon-prior
(3) Le terme a été proposé en décembre 2008 lors de la réflexion « Université du 3e Millénaire en Franche-Comté». Il a été signalé par un article du Journal Le Monde du 18 mai 1999 « Une piste originale liée à la thématique homme-temps-territoire » qui synthétisait cette réflexion.
(4) Girardot, J.-J., 2000. “Principes, Méthodes et Outils d'Intelligence Territoriale. Évaluation participative et Observation coopérative”. In Conhecer melhor para agir melhor, Actes du séminaire européen de la Direction Générale de l'Action Sociale du Portugal, EVORA (Portugal), 3-5 mai 2000, DGAS, LISBONNE, décembre 2000, 7-17.
(5) Vernon PRIOR, « Language of Business Intelligence »

 

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