Collaboratif : la désunion fait la force

Dans son ouvrage sur l'apprentissage collaboratif, Alain Baudrit(*) compare le co-writing et le co-responding. D'un côté, des élèves travaillent ensemble en vue d'une production commune ; de l'autre, la production est individuelle sans objectif de projet commun, la collaboration n'intervient que lorsque l'auteur soumet son texte au groupe pour révision.

Le co-writing apparaît comme la formule autorisant le plus fort degré de collaboration : « Il n'y a pas un seul moment où l'activité collective ne soit pas sollicitée, où les partenaires ne soient pas impliqués dans la production commune », remarque Alain Baudrit à son propos. En comparaison, le co-responding est donc considéré comme très nettement moins collaboratif.

Contre toute attente, c'est pourtant le co-responding qui se révèle « peut-être le plus en phase avec l'apprentissage collaboratif », constate Alain Baudrit au terme de son ouvrage. « A force d'être ensemble, d'être animés par le même projet d'écriture, les co-writers peuvent ne plus apprendre les uns des autres, leur activité collaborative risque ainsi de se banaliser », écrit-il.

Rien de tel dans le co-responding, où le caractère perturbateur des interactions fait que la « collaboration est toujours plus ou moins mise en tension ». Les lecteurs doivent en effet s'approprier les idées de l'auteur pour être capables de réagir, et l'auteur se mettre en position d'apprécier le bien-fondé de leurs interventions, le groupe de réponse constituant ainsi « le lieu qui rend possible la confrontation et le remaniement » des idées de chacun.

Sans ces perturbations, le co-responding est d'ailleurs lui-même voué à l'échec. Ce qui advient notamment quand les lecteurs se montrent tolérants à l'égard de l'auteur, ne remettant pas en cause ses propos : là, « le travail sur les idées ne se fait pas, l'entreprise de compréhension mutuelle n'est pas initiée, la négociation autour du sens des textes est largement escamotée », ajoute Alain Baudrit.

Des perturbations dans le dispositif de collaboration de l'entreprise

Ce qui est décrit ici n'est pas propre à l'apprentissage. Même si différents degrés de collaboration sont envisageables au sein d'une entreprise, le collaboratif n'en repose pas moins sur une logique de « conflit », le consensus, l'union, n'arrivant qu'au bout du processus.

Les interactions perturbatrices n'ont d'ailleurs pas toujours lieu où on le souhaiterait, ni sous la forme attendue. Deux exemples concrets peuvent illustrer ce dernier phénomène.

Le premier est celui d'une entreprise qui, dans le cadre de la refonte de son site internet, va solliciter l'avis de ses clients. Résultat, une partie d'entre eux s'engouffre dans la brèche et en profite pour critiquer des services proposés par cette société.

Deuxième exemple, tiré de l'article que nous avons publié il y a peu sur la plate-forme communautaire des supermarchés Simply Market, lorsqu'un collaborateur dévie du dialogue directement métier pour engager une discussion sur un sujet stratégique.

Ce qui est intéressant ici, c'est d'abord que l'interaction perturbatrice s'exerce aussi à l'égard du dispositif collaboratif global lui-même. Et, ensuite, que jouer le jeu de cette interaction va justement permettre de valider cette démarche globale. Dans le premier cas, la société va prendre contact directement avec les clients critiques et découvrir leur besoin d'une relation plus approfondie avec elle. Dans le second cas, le directeur général va intervenir dans le débat pour apporter des éléments de compréhension, consolidant du même coup la perception de la plate-forme comme d'un espace de libre-expression.

Pour conclure sur l'apprentissage, comme le note Alain Baudrit, la seconde cause d'échec d'une activité de co-responding survient lorsqu'un partenaire cherche à imposer son point de vue et à faire fi des intentions des autres...

(*) Alain Baudrit est professeur des universités et directeur scientifique du groupe de recherche DEFP (Dynamiques de l'éducation, de la formation et de la professionnalisation) au laboratoire Laces (Laboratoire, cultures, éducation, sociétés) de l'université Victor Segalen Bordeaux 2.
Il est l'auteur, entre autres, d'un ouvrage sur l'apprentissage coopératif et d'un autre sur l'apprentissage collaboratif, tous deux aux éditions De Boeck.

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