Grand débat national : qui lit ? Qui parle ?

C'est le débat dans le « grand débat » : comment sont analysées la masse de contributions des Français ayant participé à cette consultation lancée du sommet de l'Etat.

Le dispositif en place est double. Les contributions du site internet granddebat.fr sont analysées par OpinionWay. Pour les réponses aux questions ouvertes, l'institut de sondage s'appuie sur Qwam, une solution de traitement sémantique de verbatims. Le tri effectué par ses algorithmes est néanmoins contrôlé par des superviseurs humains.

Côté cahiers de doléances des mairies, débats des réunions locales ou, encore, contributions parvenues par courrier, l'analyse est confiée au cabinet de conseil Roland Berger, associé à Bluenove et à Cognito. La solution de traitement sémantique de ce dernier est à la manœuvre. Mais la technologie « ne sera pas autonome par rapport à l'être humain, les interprétations se feront en collégialité », ont indiqué ces acteurs.

Méfiance sur les algorithmes

En dépit des assurances apportées quant au contrôle humain dans les deux pans du dispositif, le recours à l'intelligence artificielle pour traiter les contributions des Français a soulevé des réticences. L'association des maires ruraux de France, qui a analysé une partie des cahiers de doléance, a par exemple préféré restreindre l'usage de Cognito.

« Nous avons priorisé un traitement manuel pour assurer une synthèse fiable », explique à Marianne son directeur, Cédric Szabo. Ajoutant : « Nos concitoyens auraient peu apprécié de nous voir confier toutes leurs doléances à une machine qui n'a pas forcément le sens de la nuance. »

Fondateur et dirigeant de Cap Collectif, Civic Tech dont la plate-forme héberge le site du grand débat, Cyril Lage exprime aussi des doutes. « En tant que fervent défenseur de la démocratie participative, constituer une liste de mots clés à l'aide d'un algorithme me poserait un problème éthique… On peut faire tout dire à ce genre de données », déclare-t-il, toujours dans Marianne.

L'intelligence collective mobilisée

Face au dispositif officiel misant sur l'intelligence artificielle, des initiatives indépendantes d'analyse ont été lancées par des acteurs de la société civile qui, eux, préfèrent faire le pari de l'intelligence collective.

Le site Grande annotation, par exemple, propose à des volontaires de lire les contributions et de les annoter en y associant des libellés, afin de pouvoir regrouper celles présentant un contenu similaire.

Pour convaincre de la nécessité de cette démarche, le site fournit des exemples montrant combien l'intelligence artificielle est insuffisante pour comprendre les réponses aux questions du grand débat.

Lancé par des chercheurs engagés dans la démocratie participative, l'observatoire des débats a, lui, mobilisé des bénévoles pour participer aux réunions publiques du grand débat et y collecter différentes données : qui participe, comment s'organise la prise de parole, quel est le contenu des débats...

Cette initiative se poursuit désormais sur le terrain du numérique, notamment pour établir les profils sociodémographiques des contributeurs en ligne.

La vérité est ailleurs ?

Car c'est là, l'autre grande problématique de cette consultation nationale qui se veut à portée participative. « Ne pas disposer des variables telles que l’âge ou la profession [des contributeurs, NDLR], c’est s’exposer à toutes sortes de biais sachant que les groupes sociaux ne vont pas se mobiliser de façon uniforme », prévenait ainsi Sébastien Delarre, sociologue de l'université Lille-I, interrogé par Le Monde.

Directeur du département opinion publique à l'Ifop, Jérôme Fourquet, lui, s'est livré pour Le Parisien à une étude de l'origine géographique des contributeurs ayant formulé des propositions sur le site du grand débat. « La France qui a participé à cette vaste enquête est celle qui a voté pour Emmanuel Macron au premier tour de l’élection présidentielle », concluait-il de cette première analyse cartographique.

Si ce constat de réprésentativité des contributions officielles se confirmait, pour s'émanciper des biais et saisir davantage de la réalité, il faudra alors se tourner vers les dispositifs d'analyse non officiels qui ont entrepris d'aller voir aussi hors des canaux institutionnels pour capter l'expression des citoyens partout sur le numérique : plate-forme le Vrai débat lancée par des gilets jaunes, réseaux sociaux, etc.

Nul doute que, dans ce cadre, la question de l'analyse des données devrait ressurgir, entre ceux qui privilégient l'intelligence collective, à l'instar de l'observatoire des débats, et ceux s'appuyant sur des technologies de big data, comme le Politoscope.

Mais dans tous les cas de figure, le débat dans le grand débat semble loin d'être clos.

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