Le dialogue en ligne menacé d'atrophie

Elle alimente depuis un an les débats. Lundi 20 janvier, la loi contre la haine sur internet fait son retour à l'Assemblée nationale en seconde lecture.

Dans cette dernière ligne droite, une dizaine d'organisations acteurs de la défense des droits et de la mobilisation citoyenne en ligne tirent le signal d'alarme.

Parmi elles, figurent le Conseil national des barreaux, le Conseil national du numérique, Internet sans frontières, la Ligue des droits de l'Homme ou, encore, Wikimédia France.

Ces acteurs sont notamment vent debout contre une disposition de cette loi : l'obligation faite aux plates-formes numériques de retirer sous 24 heures tout contenu signalé comme haineux et illicite, sous peine d'une amende représentant 4 % de leur chiffre d'affaires.

Dans une lettre ouverte, ils pointent le paradoxe de cette disposition qui, sous couvert de questionner le rôle des grandes plates-formes dans la lutte contre les contenus haineux sur internet, va au contraire renforcer leur rôle dans le contrôle de l'espace public, au détriment du juge, premier garant des libertés individuelles.

« Au regard des dispositions du texte, les opérateurs de plates-formes seront incités à opter pour de la surcensure afin d’éviter d’être sanctionnés », écrivent-ils.

Arbitraire et instrumentalisation

Le risque de censure arbitraire sur les médias sociaux n'est pas une nouveauté. L'on se souvient que Facebook avait retiré une image du tableau La Liberté guidant le peuple, de Delacroix, sous prétexte que la femme représentée brandissant le drapeau français était seins nus.

C'était en 2018 et, un an plus tard, le réseau social récidivait sur le même thème en censurant, cette fois, une campagne de publicité visant à récolter des fonds pour la lutte contre le cancer du sein.

Mais au-delà de ces censures arbitraires, certains acteurs pointent aussi le risque d'une instrumentalisation pour censurer des adversaires.

En janvier 2019, nos confrères de NextInpact avait ainsi signalé le sort réservé à un photomontage publié sur Google+, qui détournait une photo de Pinochet entouré d'officiers en remplaçant leurs têtes par celles de membres du gouvernement français et du président de la République.

Comme le raconte l'association La Quadrature du net dans un post, ce photomontage avait été signalé par un internaute à la police, via la plate-forme Pharos, comme « incitation à la haine raciale ou provocation de personnes en raison de leurs origines, de leur sexe, de leur orientation sexuelle ou de leur handicap ».

En moins de 24 h, la police avait signalé à Google l'image en question sous une qualification tout aussi étonnante : « injures et diffamations xénophobes ou discriminatoires ».

A l'époque, Google n'avait finalement pas censuré l'image. Mais qu'en sera-t-il demain pour ce type de caricature, qui qu'elle concerne, avec la disposition de retrait en 24 heures ?, s'interroge La Quadrature du net.

Débattre ou ne pas débattre

En novembre dernier, à l'occasion d'une conférence organisée par la bibliothèque publique d'information sur le thème « A l'ère numérique, peut-on encore débattre ? », le sociologue Dominique Cardon rappelait le principe d'auto-organisation à la base d'internet : « On ne censure par les idées des autres, mais on les combat par d'autres idées », expliquait-il.

Enseignante-chercheuse en science du langage, Marianne Doury pointait, quant à elle, la forme spécifique que prennent les argumentations sur les réseaux sociaux.

Elle évoquait, par exemple, la mise en contradiction sur Twitter, qui consiste, lorsqu'une personne fait état d'une position dans un tweet, à lui répondre par un de ses anciens tweets exprimant la position inverse.

« Ce type de réfutation peut être investi par des stratégies peu éthiques, où l'on manipule des positions antérieures en les sortant de leur contexte, où l'on dénie aux personnes de changer d'avis, convenait  Marianne Doury. Mais cela peut aussi être le point de départ de signaux d'alerte qui doivent ensuite donner lieu à des argumentations plus intéressantes et plus développées », soulignait-elle.

Pour qu'il y ait débat, sur internet comme ailleurs, il doit y avoir désaccord, notait aussi Marianne Doury. « Il ne peut y avoir débat sur ce qui fait consensus », remarquait-elle.

Encore faut-il laisser s'exprimer les désaccords, fussent-ils sous forme de caricature, de mise en contradiction ou autre, et démontrer ainsi sa volonté de vraiment débattre. Sur internet comme ailleurs.

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